QUANTA EGO//
Le temps avançait si lentement dans cet autocar, tant bien que même en parlant de choses très compliquées, Cassandre et son amie finirent par se lasser. Elisabeth s'endormit et Cassandre se mit à observer le paysage ennuyeux. Il était long, monotone, et recouvert de vastes étendues vertes et infinies et désertes. Par échelle de comparaisons, on pouvait prétendre que ça ressemblait fort à un Sahara herbacé, écrasé par un ciel bleu cyan. À cet instant précis, où Cassandre regardait paresseusement l'intense similitude entre tous les points de l'arrière-plan, tous les occupants du car, à l'exception près du chauffeur et des enseignants, s'étaient endormis. Il régnait un ronronnement uniforme ponctué de quelques soupirs. Depuis combien de milliers de kilomètres roulaient-ils, pour combien de temps encore rouleraient-ils sans que rien ne se passe ?
Nul ne savait et à vrai dire, personne ne semblait vouloir l'apprendre. L'espace temps avait l'air de s'être déchiré pendant la progression du véhicule devant ce champ. Peut-être étaient ils condamnés à rouler dans la même paysage interminable jusqu'à la fin des temps.
Mais ce ne fut pas le cas. Quelques heures (ou quelques milliers d'années, à en croire l'impression des occupants du car) plus tard, un grand bruit de freins retentit en même temps que tout le monde fut à moitié projeté en avant. Les professeurs émergèrent d'un état de veille profond et commencèrent de vaquer à leurs multiples devoirs professionnels, à savoir dans le cas présent réveiller tous les élèves et les inciter à prendre leurs bagages.
Parmi les enseignants se trouvaient :
Le professeur de géographie, un barbu roux qui aimait dire quelle sortes de plantes pouvaient soigner les verrues (il le faisait à chaque fois);
Le professeur de sciences, qui aimait faire croire aux élèves des petites classes que les vaches brunes donnaient non pas du lait mais bien du chocolat chaud;
Le professeur titulaire, qui dut malgré lui entamer nombre de démarches administratives d'un compliqué tannant sans pouvoir se consacrer à son activité favorite (ne rien faire);
Et le professeur de langues anciennes qui ne savait pas très bien ce qu'il faisait là.
le but du voyage n'était pas spécifié, et d'ailleurs on s'en foutait.
Entre-temps, le décor s'était miraculeusement transformé : au lieu de la planète Mars recouverte de gazon se dressait une épaisse forêt, lourde et d'un vert sombre. Dans un coin à quelques dizaines de mètres se tenait une espèce de complexe d'auberges. Les bâtiments étaient laids. Gris et bétonneux, leurs petites fenêtres grillagées faisaient penser à des meurtrières de prison. Tout cet affront à l'esthétique était planté au beau milieu d'une clairière ensoleillée, comme illuminée par le doigt de Dieu. C'était d'un ridicule un peu troublant. Même l'ambiance avait quelque chose d'étrange: silencieuse et légère, elle demeurait décidément opaque.
Bah.

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